Nous vivons une époque formidable !
By jvadv on Sunday 18 April 2010, 22:15 - Abstention active - Permalink
Nous vivons une époque formidable !
Ce constat ironique, mais pas tant qu’il y paraît, semble à lui seul résumer ce que nous proposent régulièrement la classe politique et les médias : lorsque le langage se met à parler de ce qui est le contraire même de ce que nous vivons quotidiennement, ne faisons-nous pas, alors, de la politique ? Et justement, c’est quoi, aujourd’hui, faire de la politique ? Est-ce vraiment ce que font nos hommes et femmes politiques, gesticuler en tentant de flairer dans quel sens va le vent de la prétendue opinion publique ? Est-ce percevoir dans les tréfonds obscurs d’une société face à laquelle on agite le torchon rouge de l’insécurité, qu’il faut droitiser encore, jusqu’aux extrêmes, pour racoler à soi le maximum de voix ? Faire de la politique se résumerait alors à savoir bien lire, et lire entre les lignes, les sondages ?
Nous vivons une époque formidable, car nous assistons à la béance d’un hiatus entre ce qu’on appelle « politique » et la pratique réelle de ceux qui s’en octroient le privilège. Nous vivons une époque formidable car pour finir nous avons à nouveau faim de politique, et de vraie politique.
Il existe, et des gens très sérieux y réfléchissent, une science politique. Qui naît avec la renaissance italienne et Machiavel en Occident. Au moment de sa naissance, la science politique se heurte à un problème de taille : définir le « bien commun » - et associer à cette idée d’un collectif l’idée d’un pouvoir unique : le prince de Machiavel. Le prince s’occupe du bien commun, mais son but véritable ( Machiavel l’a évidemment compris) c’est avant tout de garder son poste. Ainsi, faire de la politique – et il y a fort à parier que Machiavel a de dignes héritiers – c’est faire en sorte de satisfaire le commun pour garder le pouvoir. Le bien commun, cette chose populaire, est le moyen d’un pouvoir, jamais son objectif, jamais ce pour quoi il œuvre. Dans une société profondément déstructurée, et ou aucun relais véritable en matière de désignation du « bien commun » n’existe – dans une société où le pouvoir continue de nommer et de définir ce qui sera « son » bien commun : son moyen de garder le pouvoir, dans une société telle il ne pourra jamais y avoir de vraie politique.
La véritable politique, sa véritable pratique est refusée à ceux au nom de qui elle est faite : moyens d’émancipation réduits à néants, gosses de banlieue rendus ultra-violents et nihilistes, exaltation de la consommation comme but ultime de l’existence ; tout est fait pour nous désaisir de nos propres moyens et de nos propres objectifs. A quel être humain refuserait-on le droit de définir lui-même ce qu’il veut être, ou ce qu’il est ? Pourtant, c’est bien la violence qui est faite aujourd’hui dans les sociétés capitalistes.
La démocratie du capital possède en effet une définition de « ce qui nous fera du bien » ; il n’y a qu’à lire les théories économiques prônées par le pouvoir pour s’en rendre compte : donnons toujours plus à ceux qui ont déjà, ou aux banques, ça sauvera tout le monde peu après. La faveur est donné à une certaine dialectique du bien commun, mais la dernière roue du carrosse que nous sommes n’est que le dernier avatar d’un bien qui passe d’abord ( et surtout) par les bénéfices des plus riches.
Comment se resaisir alors de la politique ? Comment faire à nouveau ressurgir au sein de nos propres communautés un véritable bien commun ? Le seul moyen d’action que nous ayons immédiatement à disposition, c’est notre capacité à créer du collectif, et à nous auto-désigner ensemble comme seul véritable lieu de politique.
Si faire de la politique, si être politique n’est pas la théorie du prince que nous rabâchent les siècles de sciences politiques, c’est bien dans cette capacité à secréter nous mêmes nos propres définitions, moyens et objectifs qu’il réside.
Le mot politique signifie, en gros, la citoyenneté : polis c’est l’ensemble urbain grec où se prennent les décisions. L’homme selon Aristote est un animal politique. Le seul être vivant qui doive inventer une société et une façon de l’organiser, c’est à dire sans l’instinct des autres animaux. C’est donc, à travers la critique de la politique telle qu’on nous la sert, une véritable anthropologie qui s’érige en résistance. Ce n’est donc pas seulement la question, celle là même que pose de temps à autre la classe politique : que voulez-vous ? ( la question des sondages bien lus) pas seulement cette question, mais cette autre plus profonde et plus angoissante aussi : qui voulons-nous être ?
Faire de la politique devrait ainsi nous engager dans la définition de l’être humain. La classe politique n’a pas besoin de cette sorte de questionnement ; il lui suffit qu’on soit surtout français, ou cadre, ou ouvrier, ou européen. Il semble ainsi que toute la classe politique s’acharne à des hochets et à des paravents pour dissimuler non seulement à quel point nous sommes immédiatement concernés par ce qu’ils choisissent de faire, mais aussi, et plus essentiel, qu’ils en sont en fait proprement incapables.
Faire de la politique, agir en politique, c’est avant tout revendiquer sa propre humanité, avec ce qu’elle recèle d’angoisse et d’incertitude, et de satisfaction et de bonheur. Il n’y a pas d’autre peur, et celle que nous sert Hortefeux pâlit devant la nôtre.
